10 avril 2014

Ton souffle rentre au poème


ton souffle rentre au poème comme à la maison

alors écrire
écrire par les contours
sculpter le silence avec les sons
envelopper les mots et les formes d’immensité
oser la blancheur de la page, l'opacité des choses

poser l’oreille contre le mur du silence en prenant appui sur les mots
créer une partition de vibrations rendant palpable l'invisible, les émotions
relier l’infiniment petit à l’infiniment grand

écrire permet de faire circuler le souffle du monde dans l’enveloppe des mots et comme les mots font partie de notre corps, l’écriture aide à mieux respirer, elle propulse

dès que l'on écrit, on se rencontre sous un nouveau visage, mais à partir du moment où l’on fait entrer l'Autre dans nos textes et en nous, c’est notre regard qui se lave, notre vision du monde qui s’élargit, notre langue qui se renouvelle, notre voix qui apparaît

l'écriture est le seul pays que je connaisse où il fait bon se sentir un étranger 

écrire donne le pouvoir de s’approcher si intimement des gens — plus que permis — qu’on se loge au cœur même de leurs contradictions, sans jugement, sans raison. On éprouve une sorte d’amour inconditionnel. Dangereux amour dont seul le poème peut nous relever

le poème est cet instant photographié dans les effondrements de l'émotion. Il rend présent ce qui déjà n'est plus

le poème est l'éclair qui répercute la foudre, qu'elle soit tombée hier, il y a dix ans ou bien dans les cinq secondes qui suivent

seule la poésie peut réconcilier l'irréconciliable dans la brèche de silence qu'elle impose entre des forces contraires

dès que l'écriture se mêle d'espace, elle creuse comme un géologue dans les strates du temps. Et elle mélange tout, rapproche les continents séparés, forme des archipels avec des îles éparpillées, apporte le vent de la mer à l'intérieur des terres où poussent des sapins nains, dégomme les frontières, fait rejaillir les territoires inventés qui grondent dans nos corps, peint des paysages sur la peau ridée des hommes, ouvre des pistes dans la neige de la mémoire, soulève, dans la pelle des mots, des souvenirs devenus poussières de saisons, une légèreté offerte à l'air en suspension de pages lourdes de silence


par sa force intérieure, celle des mots habités de souffle, le poème nous maintient debout malgré toutes les déflagrations et les chutes dont il garde trace

le poème a la nudité comme armure


L.M.

Texte présenté en amont du 24ème Festival international de la poésie de Medellin (Colombie) en juillet 2014. Version espagnole Ici.


2 janvier 2014

Traversée | Vases communicants avec Philippe Aigrain


Qu'il est doux de commencer l'année par un échange de poèmes. 
Philippe Aigrain, l'ami qui marche dans la montagne, a laissé entre les Portes un peu de son souffle et je le remercie de sa "traversée" lumineuse... 


Traversée

on ne traverse pas une montagne
on fait sa traversée
une chaîne de montagnes
si on la traverse
on la parcourt en son long

une chaîne de montagnes
on la passe
avec ou sans passeur
et une montagne
on ne fait qu'y passer













on l'habite bien sûr
mais pas jusqu'en haut
vers le haut l'air se raréfie
la vie devient plus précieuse
et ses traces des trésors
 
le séjour estival y festoie
de ventrèche et de polenta
et même en hiver
il s'y cache des abris
où rapprocher nos corps
 
dans le jour blanc
l'égaré recherche des parois
comme le marin un signe des terres
il avance en pas prudents
à l'erreur systématique
 
que vienne la trouée
et au long de l'arête
l'esprit s'étiole et vibre
quand il redescend
comme le vent il s'échauffe
 
la montagne lui rend son souffle
il est nouveau comme un jour
 
Philippe Aigrain 

Photo : Linaigrette au Passo Maccagno, Laz McMurphy, Licence CC-By-NC-ND-Fr-2.0


Écho dans la montagne de Philippe Aigrain et par le mouvement qu'il m'inspire, mon poème maritime écrit pour son site, L'Atelier de Bricolage, se trouve ici : "La baie". 

Cet échange a lieu dans le cadre des "Vases communicants" : le premier vendredi du mois, ne pas écrire pour l'autre, mais écrire chez l'autre. Cela permet de se décentrer, de sortir de ses zones de confort, de laisser l'écriture rejoindre des rivages d'étrangeté, de se renouveler tout en créant des liens, de faire circuler les voix... 

Les différents jumelages spontanés de ce mois de janvier 2014 ont été compilés ici grâce à la généreuse attention de Brigitte Célérier. Bonnes lectures... 

2 décembre 2013

L'étang d'Arnoux


Vivre là.
Dans la vallée aux nénuphars. 
Libellules rouges au chapeau. 
Vaches à cornes et fleurs mauves de rizière.
Les chaloupes vont et viennent au rythme des bonsoirs, les passeurs lisent la pluie dans les rides du ciel touffu. 

Chaude pluie sur le visage.


Les feuilles des bananiers, des toits sur lesquels rebondit la pluie. Tressage des murs en tiges de vétiver. Bouteille vide plantée dans le sol à l'entrée d'une maison. "C'est mystique" dit vaguement Elritchy. Les enfants apparaissent d'en-dessous les arbres. Ils reviennent de l'école avec leurs sacs en bandoulière, col de chemise à petits carreaux verts et blancs bien repassé, et les cils recourbés vers le ciel. 

Eau de cocoyé bue dans le fruit.

La pluie tombe. Dans la petite cabane du vendeur de cigarettes "Comme il faut" et de minicuscules bouteilles de Bakara, on se réfugie pour taper les dominos.

 
On suçote d'immenses bâtons de canne à sucre comme si c'était des sucres d'orge géants.

Petit bassin de source fraîche. 
Les souvenirs d'enfance remontent aux yeux.


Le parrain d'Elritchy n'est pas là, lui dit son parrain.
Bon, on repassera... répond Elritchy.



Le Mapou, l'arbre de l'arbre de l'arbre de l'arbre...

L'oiseau-docteur marche sur les nénuphars et les docteurs-feuilles préparent l'huile de palma christie.


Étang d'Arnoux, Petit-Goâve
















Merci à Jacob, Sandra et Elritchy
pour cette traversée
du temps
un 5 novembre 2013

26 novembre 2013

Poèmes d'Artibonite — III


À Karen Cadet,
La robe rouge
dans la maison grise

la lumière des fleurs
dans la cour

« l’eau a dépassé la maison
au dernier ouragan
c’est la troisième fois
qu’on recommence
tout, lauriers roses 
contre le muret

j’ai planté des aloès
pour soigner mes migraines
ils effraient les loups-garous

et ces fleurs jaunes comment
s’appellent-elles ? »

une élégante 
machine à coudre 
au milieu de la pièce 
rappelle la courbe 
des éléphants bleus 
sur l'étagère 

je m’assoupis
sur une chaise
après le repas
de ragoût de cabri
comme si j'avais
toujours vécu
dans cette ruelle
des Gonaïves
avec Karen, sa mère
et un petit garçon
qui se faufile
comme un chat dans les feuilles 

il emporte un dictionnaire




Gonaïves (Haïti) / Montréal (Québec)
03 / 26 Novembre 2013


20 novembre 2013

Poèmes d'Artibonite — II



Gonaïves




une histoire
dort 
à l'ombre
de ta plénitude



"...ont juré à l'à-postéritéà l'univers
de renoncer à jamais à la France
et de mourir plutôt que de vivre
sous sa domination
Fait aux Gonaïves ce 1er janvier 1804 
et le 1er jour le l'Indépendance d'Haïti"

signé Dessalines
dans la ville des Gonaïves
une fille en robe rouge
m'y a conduite par la main





Les aigrettes les cabris et les guédés
en violet traînant vache noire et maigre
sur la route traversée d'un camion accidenté
le bellement des cabris le chant des guédés
le vol blanc des aigrettes au long cou
et les rêves qui défilent lentement au pas des gens
au balancement mangues vertes pendues au manguier
bouteille d'alcool ambre à la main d'une femme mauve
chaque seconde j'entends mon nom
revenir de la montagne en vol plané
même montagne nue
rendant sacrifice au vieux bœuf
résigné sur la route au sang du monde
mes pieds poudrés voient clair dans les gémissements
du sol confondu aux sabots des chèvres
nous rendons grâce aux aveugles
accédons à la toile des lumières
bleues et mauves soyeuses
de la mort entre la vie et la vie
la gazoline pigmente la gorge
les épis des palmiers
le bourdonnement des rêves
qui trouvent le chemin
de la chair 
video

Deux hérons blancs

Un nom coule à mesure que je le délie
il est poussière et rêves
m'étudie me scrute
et entre dans mes pores
sa vision deux serpents
médecine a l'œil d'une lueur
transperçant très loin mon paysage
sa forme mauve mouvante
parmi tous les papillons
sommes d'une même 
lumière la vie

*

Retourne-toi regarde sur la route
ces tonnes de poussière
cette vie malgré

l'infini touche des vagues
au creux de mes paumes

Tous mes voyages se mélangent


Sur les routes d'Artibonite, le 3 novembre 2013

19 novembre 2013

Poèmes d'Artibonite

un ruban mauve
effiloché au poteau
rejoint ma main
vivante


salle de classe
vide dans la vallée
le tableau d'ardoise
luit

un urubu

bruit des motos
sur la grand route

la fumée grimpe
du cimetière

fête des morts



"l'école votre visage"
sous les feuilles
d'un arbre

"dieu tout puissant"
écrit au feutre
sur un pupitre

au reflet fleuri
sans connaissance
l'ombre douce d'un serpent

joie
que le rêve couve
Artibonite



Une fournaise
rampe
le long
de mon mollet

Corps nu
Respiration pulmonaire
Silence
Température

les mots restés au tableau
lycée d'Elmère

chaque pensée
que le nom soulève
touche en écho
brûlant l'ombre
dont il me couvre


*

Une table verte
une chaise bleue
l'ombre d'un arbre
des voix, la texture courbe
le grain de sel
de mon silence
qui roule au sol
et boit son ombre
aux Gonaïves
j'attends l'heure
d'aller au cimetière


Un ruban bleu
anciennement mauve
au tronc d'un arbre

le rêve me rejoint
vivante

*

Brins de tabac éparpillés
au sol mon offrande
à la vie dans le cimetière
de la plaine des plateaux
de l'Artibonite un homme
dort sur une tombe
parmi les fruits mûrs écrasés
et les caveaux éventrés

tant de secondes me rattrapent
que je m'étonne à peine
de la main de la jeune femme
glissée dans la mienne
parmi les manèges rouillés grande roue
sur la place que nous traversons en sortant
du cimetière où la tombe de trois jeunes martyrs
tombés un 28 novembre 1953 sur le trottoir
n'a pas eu droit d'enceinte

*

Qui boit qui ?

Le vivant boit le mort
Ou le mort le vivant ?
Si je crache sur sa tombe
Si j'embrasse ma mort
En salivant sur la sienne
Si je m'étends sur sa sépulture
Pour qu'il m'accorde
Quelques années de vie
Je fléchis d'abandon
Devant cette transe
Mise en branle par la grande
Spirale qui nous délie
Dans les effluves
De diesel et de clairin
Vivons mes pieds sales
Seront les tiens
Petit père

*

Rêvé
Qu'on ôtait le foie d'un homme
Délicatement
Et qu'ensuite il devait
L'ingurgiter par la bouche
À la cuillère

*

Nous bateaux fenêtres et portes
au cœur du monde
sans répit déployant
ouvrant caressant lumière
libres de vous porter en dehors
de vous de nous en eux
les autres oh oui les autres
seront vous par les glissades
de la lueur derrière l'écran
qui tout sépare clairement relie

Nous ports golfes océans
enclaves du soleil sous toute latitude
lavant la poussière des corps
morts ou vivants nous
chargeons le gris de bleu
jusqu'à tirer l'horizon
vers vos rêves
autour du cou nœud coulant
pour vous forcer à plonger sous
le mur la peau la chair
manger la viande de vous
jusqu'à la moelle renaissance
boire sans fin le trou
où le jour tient en équilibre

*

Des fraîches branches
du serpent d'eau
j'exécute la danse

dans le reflet
de l'étang
quel est ce frisson mordoré
qui provoque l'absence

Balaie-moi



Artibonite, Haïti, le 2 novembre 2013