El albatros | 3

El albatros | troisième épisode 
Des cercles de fumée s’élargissaient sur la pampa, englobant les cornes des bœufs, le vol des libellules, la rondeur del Sul, depuis tes lèvres, ils montaient... tu somnolais sans cesser de fumer, une carte postale sur le ventre. Les yeux amande d'une bretonne des landes au chapeau du bazar de l'hôtel de ville, cette vendeuse de mitaines carmin, élégante et sauvage, rêvais-tu, t'avait écrit. Les lettres avaient tourbillonné dans la spirale des nuages de menthe et, légèrement imprégnées du pollen des petites fleurs de steppe, s'étaient posées en faisant naître des papillons dans ton ventre.  

Bien cher A...
El Albatros, salut !
Désolée de t'avoir donné l'espoir de recevoir une carte égarée de ta mie. Tu la dévores du regard sur toutes les photos de vos retrouvailles dans les ports de la Rochelle à Anvers en passant par Saint-Malo, et à l'heure qu'il est, elle est sûrement avec toi, à moins que pour entretenir la flamme, tu ne fasses de grands voyages au long-cours autour des planètes. Je suis une miette de vous. Après t'avoir cherché à Saint-Laurent du Maroni, à São Paulo et à Lima, je suis remontée au nord pour mieux penser à toi sous la pluie qui verglace Montréal aujourd'hui. Dans ma valise vert pomme plus légère que ta malle de bois blond résineux, j'ai emporté quelques-unes de vos cartes postales. Elles me rassurent. Et parfois m’aspirent... de l’autre côté du globe, dans leur spirale, de l’autre côté du siècle. Je vois des bribes de tes voyages. Je suis tes pas sur le pont. J'entends des mots traînants dans la langue des boscos. Vos murmures... Dans un rêve de sel, à la Baie blanche, tu faisais une sieste… Je n'ai aucune idée de ce que tu pouvais faire d'autre là-bas. Je ne veux pas savoir. Je veux seulement t'écrire et te rejoindre à Valparaiso parmi les froufrous violets des danseuses de zamacueca, en Patagonie parmi les mauves serrements des vagues scélérates — tu sais danser la marinera ? Si quelqu'un a déployé tous les efforts de l'imagination pour tenter de te retrouver dans tes escales, c'est bien ton amoureuse à l'humour tendre que vous sembliez partager, la longueur d'onde  qui vous a permis de ne jamais cesser de vous aimer, malgré tes absences. 
Bien cher A,  
Mercredi soir. Encore une semaine d’écoulée. Oh, comme je vois le temps s’avancer avec bonheur qui me rapproche tous les jours de vous. Cette nuit, j’ai rêvé que vous étiez au magasin en marin et vous me faisiez l’observation que j’étais mal coiffée. J’essayais toujours de me peigner, et je ne pouvais réussir, d’ailleurs comme dans les rêves. En attendant le plaisir de vous lire, recevez le plus affectueux souvenir de votre petite fiancée qui vous aime. Bien tendrement. 
Y.  
Rue de Brest, Dinan, 1908 

 La suite au prochain épisode...
 © Laure Morali, El albatros, 3è épisode_27 janvier 2012 



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