Ces survivants qui nous ont permis de vivre





Inventer des communautés qui ne soient pas des familles ; ne trouver de patrie que dans l’enfance. Chercher des mots qui ne seraient pas des positions. Gagner des positions qui seront des mouvements. Habiter des failles. Désirer seulement des devenir.
Refuser la guerre non à cause des morts seulement, mais au nom d’eux.


Ces survivants qui nous ont permis de vivre

Texte paru dans l'anthologie
éditions La passe du vent, 2014


À Robert Morali,
et à ses arrière-petits-enfants

Tu connais de lui sa voix de ventre, ses gestes calmes. Il te presse des oranges sanguines dans des verres à moutarde, t'égraine des grenades, les fruits des collines rouges en arrière de ses yeux. Et s’il les a dans le vague, tu te dis qu’il est à Tébessa dans la maison de son enfance. Il ne te vient pas à l’esprit qu’il pourrait se trouver en Alsace, à tenter de rejoindre une partie de lui demeurée atterrée dans un charnier. Tu passes toute ta jeunesse sans savoir que ton grand-père est un survivant. Tu ignores qu'il s'en est sorti en faisant le mort parmi les bras, les jambes de ses compagnons morts — et pourquoi eux et pas moi et comment vivre avec cet héritage de tout un bataillon d’hommes partis du Sénégal ou d'Algérie pour se battre en tant que Forces Françaises Libres. Certains étaient morts avant, de froid.

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Tu te souviens qu'il avait croisé un homme dans le métro, un clochard qui lui avait demandé de l'argent, et que c'était l'un de ceux avec lesquels il avait combattu. Tu ne sais rien d'autre que cette immense compassion qu'ils ont eue l'un pour l'autre en se retrouvant par hasard dans un métro de Paris. Ils se sont tombés dans les bras. Mais comment était-ce possible de s'être retrouvé là ? Était-ce des médailles qui allaient les protéger de la misère ? Les honneurs n'avaient rien empêché de la force d'abandon dans laquelle on laisse ceux qui se taisent.

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Traitement de la médaille militaire. Certificat d’inscription Morali Robert, né le 13/03/1923 à Tébessa  — Constantine, est inscrit au registre matricule des Médaillés militaires pour un traitement annuel de 15 francs, payable annuellement avec jouissance à partir du 1er janvier 1969.

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Tu ne savais rien des médailles et des honneurs dans les tiroirs, des risques pris, du courage, de la folie, de la nécessité, mais tu savais la bonté. Partout d’où tu reçois des flots de tendresse, se cachent des blessures trop profondes pour être partagées autrement qu'en les effaçant sous l'amour inconditionnel de la descendance. C'est la foi en l'avenir qui guérira du passé, l'instinct de survie. C'était hier. C'est aujourd'hui.

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Comment être digne de cette lueur inquiète reçue en héritage au front ?
Comment être vigilant face à l'oubli, au mensonge de l'histoire ? 
Ce qui a été gagné n’est pas un acquis.

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Lui dire — comme si c'était lui l'enfant et toi l'ancêtre — qu'il n'aura pas à s'en faire, que l'avenir lui donnera raison d'avoir cru en la France au point d’être devenu un survivant pour elle. Le regarder dans les yeux comme on regarde un enfant sans mentir, en serais-tu capable ? Lui dire : Tu as eu raison de tout quitter, de rayer ton premier prénom dans ta carte d'identité, quand ce nom ne sonnait pas si français que ça, pourtant la France avait voulu l'Algérie et ses autochtones avec. Certains avaient été naturalisés français, par le décret Crémieux de 1870, puis avaient perdu tous leurs droits au début de la guerre ­— abrogation du Décret Crémieux le 7 octobre 1940. Il y avait de quoi s'inquiéter quand une armée de Juifs était mise en place en Algérie. Pour aller où ? Pourquoi ? Mais tu avais vu au-delà et tu étais parti spontanément rejoindre la 1ère DFL en Tripolitaine. Ruben Robert Morali, je te redonne ton nom tout entier. Tu as quitté le pays une nuit en secret. Tu sentais la soupe chaude. Vous n'aviez plus le droit d'aller à l'école. Le gouvernement de Vichy vous avait retiré le droit à l'instruction, votre dignité. Vous n’étiez plus français et n’aviez plus accès à certaines professions. Il ne t'en a pas fallu d'avantage pour mettre ta jeune vie de dix-sept ans en danger. Les lois raciales.

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Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit de cette humiliation d'avoir été exclu du système d'éducation, des cheveux brûlés de ta mère, de la perte du statut de citoyen ? Tu avais une vie à construire et tu venais de rencontrer celle avec qui tu voulais le faire. Il fallait avoir la foi en la grandeur de l'homme et en sa dignité souveraine pour miser sur tes jambes qui allaient te conduire des Aurès jusqu'en Tripolitaine, de Tunisie en Provence, en Italie, en Alsace jusqu’à la libération.

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Décret Citation à l’Ordre de l’Armée 2ème Régiment d’Infanterie Coloniale « Unité de volontaires ralliés au Général de Gaulle en Palestine sous le nom de 2ème Brigade, avec les Bataillons de Marche qui s’étaient déjà distingués en Érythrée, a participé depuis à toutes les campagnes de la France Libre et de la Libération. En Syrie, en Lybie à el Alamein, en Tunisie à Takrouna, en France à Toulon, à Belfort, à Colmar et dans les Alpes, ce magnifique régiment a toujours représenté l’un des corps les plus solides, les plus braves et les plus ardents de la Première Division Française Libre. Composé à l’origine de tirailleurs d’Afrique Noire encadrée de volontaires français, entièrement renouvelé par suite des pertes subies au cours de multiples combats, le 2ème régiment d’Infanterie Coloniale a terminé la campagne avec des jeunes engagés accourus spontanément de toutes les provinces de France, et n’a déposé ses armes qu’après la victoire finale ; cinq années de luttes ininterrompues sur trois continents, et de nombreux hauts faits sanctionnés par plus de cinquante croix de la Libération et trois cent cinquante citations à l’ordre de l’Armée ».Cette citation comporte l’attribution de la croix de la Libération et la croix de guerre avec palme. 
Fait à Paris, le 7 Août 1945Charles de Gaulle.
Forces Françaises Libres
Première Division – Deuxième Brigade
État major – 1er Bureau
N° 483 Le soldat de 1ère classe Nom : Morali Robert
Du Bataillon de Marche n°5A pris part aux opérations de : Tripolitaine, Tunisie, Débarquement de Sicile, Opération du pont Fhas Pichon, affaire de Tivoli, Opération de renforcement de la ligne Gustave Hitler, Italie, Bataille de Monte Cassino, Opération de Provence, poursuite route 71, prise de Hyères et Toulon, Libération de Lyon, Opération des Vosges et Belfort, Opération des Alpes, Campagne d’Alsace.Dans les rangs de la 2ème Brigade Française Libre, qui de l’Euphrate au Rhin en Asie en Afrique en Europe a mené depuis le 18 juin 1940, tous les combats de la libération. 
Le 1er Novembre 1945. Le Colonel Gardet, Cdt la 2ème B.F.L
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Je ne peux pas oublier le parfum de ton eau de toilette à la lavande dans toutes les salles de bain de tous les appartements des postes où tu as logé. Il y a certainement, à Flers comme à Coutances, à La Mouche, à La Verpillière comme à Beaujeu, à Champagne-au-Mont-d'Or, à Treffieux, à Tebessa, à Dinan, ton sillage mauve d'homme élégant qui n'a jamais renoncé à se battre pour ses devoirs de citoyen français, malgré, malgré et malgré... Dans la France des Jours Heureux tu as refait ta vie, nomade, allant de ville en ville, de bureau de poste en bureau poste, pour obtenir quelques avantages de carrière. Tes enfants avaient le droit d'étudier. Tu travaillais fort pour les études de mon père. Il a quitté le foyer familial à l'âge de neuf ans et est resté en pension pour le reste de sa scolarité, suivant de loin vos déménagements. Tu étais fier de lui. Fier de moi plus tard quand j'ai eu mon Bac trois ans avant ton décès. Au moins cela j'ai pu te l'offrir, au moins cela.

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Y aura-t-il un jour sans pouvoir renoncer ? Y aura-t-il une vague plus forte que les autres ? Y aura-t-il un prix à payer pour n’avoir pas pris soin de ceux qui se sont battus ? La reconnaissance étant celle de nommer, de dire ce qui a été tu. Ça tient sur une dizaine de photocopies, les faits de guerre.

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Extrait de l’ordre général N°212 Citation à l’ordre du corps de l’armée Morali Robert – 1° Classe – « Téléphoniste au Bataillon, a toujours fait preuve d’une haute conscience professionnelle et d’un allant remarquable. Infatigable et toujours volontaire pour les missions difficiles et dangereuses, a été blessé alors qu’il suivait avec son fil une compagnie de F.V., le 23 Janvier 1945, lors du franchissement de vive force de l’Ill. »
En opérations, le 29 avril 1945 Le lieutenant Lattes Cdt la C.C.

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Né le mardi 13 mars 1923 à Tébessa, département de Constantine, Robert Morali est mort le vendredi 13 août 1993, sans avoir pu profiter de sa retraite. Il est tombé d’un arrêt cardiaque à Dinan en jardinant dans une arrière-cour de la rue du 8 mai 1945.

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C'est une tristesse qui vogue à l'abandon près de toi, sur toi, en toi, une étrange douceur éloignant l'ennui, un amour chargé de dégoût, le poids des corps, le déni de la honte, l'inquiétude à jamais de perdre les avantages gagnés de droit, le manque de confiance en la terre, la peur du rejet, la fierté gardée secrète de ses origines, quand personne ne sait vraiment qui l'on est. À l’heure de sa mort, tu prenais un jeune homme d’origine algérienne en stop sur la route de Saint-Cast. Et ça n’allait jamais s’éteindre, cette soif d’aller vers les autres, de rencontrer, de connaître, de transmettre, de t’engager pour la circulation de la parole, une meilleure connaissance des uns des autres qui passe par le courant d’humanité lové au fond des mots. Tu te sens chez toi parmi les gens libres.


*

Nous irons partout là où nous sommes chez nous

à la place du cœur c'est chez nous
dans la parole c'est chez nous

Nous reviendrons chez nous, sur la terre

À l’heure d’interroger les stèles
mon grand-père est resté le héros
l’ombre de ma main qui me fait écrire
la fureur de vivre
la douceur qu’on imprime patiemment
en sachant qu’on n’a pas dit son dernier mot
face à l’injustice qui relègue des peuples
au ban de la société

Colère légitime
le refus de la stigmatisation

Si l’on peut nous retirer une nationalité du jour au lendemain
si les droits durement acquis sont encore si fragiles
interrogeons notre sang
palpitons sous l’enfance
la joie neuve d’un dû

Le droit à la parole, à l’éducation, à la dignité
l’égalité des peuples
la confiance en l’autre
le regard droit

Résister, prendre le pouls
du murmure d’un sang
jamais apaisé

Nous si vieux qu'un pays sera le monde
sers-nous contre toi
fièvre éteinte
ce qui dure c'est la lutte de nos paroles endormies
qui battent sous la tempe de nos enfants choyés

libère-toi de nos morts
pour une paix plus immense

dis que le vent remplace
chaque pas sur la terre

accepte ton destin
de lourdes tâches t'attendent

ne rien changer à ce qui demande l'amour



L.M., oct.2014

Au même moment, ma cousine Estelle Morali-Silver
marche sur les pas de "l'homme doux au parfum de lavande": 
Racines mouvantes - Les Vosges 

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