Les clés de l'horizon

François et Shimun s'aimaient bien même s'ils ne se connaissaient pas
j'avais montré à mon ami de la presqu'île la photo de mon ami de la forêt et réciproquement
Shimun affirmait sans rire que François était son cousin et que cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu
ils avaient la même coiffure dépeignée dans le vent 

François avait les yeux bleus

Shimun des billes bien noires 

François qui ramassait des coquillages le long du blanc de sable
me disait qu'un jour il partirait avec la marée derrière l'île
qu'il marcherait, qu'il marcherait
et ne reviendrait plus 

des routes invisibles relient les rides des hommes 

je me souviens de Shimun
"toujours caché dans le bois" 
s'il avait pu il ne serait jamais sorti de la forêt 
il aurait laissé l'avion partir sans lui pour se fondre à l'hiver

En me liant d'amitié avec eux — le premier dans ma presqu'île d'enfance, le second de l'autre côté de la mer — je n'ai pas tout de suite vu que je cherchais à leur contact quelque chose de mes grands-pères 

Jean aimait me montrer les étoiles, les pierres, les couleurs de ses boites d'aquarelles 

Robert aimait jouer aux dominos, fumer des Gitanes, m'acheter de jolies robes 


Robert portait une moustache comme Shimun
et la forme de leurs lunettes était la même



François et Shimun fumaient beaucoup, comme Robert

Shimun et Jean avaient une passion pour les plantes et les animaux 

Jean, quand il posait son chevalet devant le blokhaus de François, au Chef de l'Isle, lui achetait des bigorneaux

Shimun était né dans la forêt boréale
Jean dans la forêt vosgienne
Robert dans les Aurès
François en mer d'Iroise 

Ils n'avaient pas vécu les mêmes guerres
mais ils avaient les mêmes silences
et dans les yeux la lumière tamisée
que prend l'horizon entre deux averses
le sourire en coin des résistants 

J'ai suivi François dans son blockhaus et Shimun dans sa forêt subarctique les yeux fermés 

Mes grands-pères m'avaient donné leur regard comme clé pour entrer dans l'horizon





Le banc de sable qui me menait à l'île des Ébihens est devenu une route entre une mer d'épinettes bleues et le golfe du Saint-Laurent

Le monde qu'on arpente adulte se déplie à partir d'un petit mouchoir aux initiales brodées que traînent nos grands-parents dans la poche intérieure de leur imperméable au parfum de lavande, de tabac, d'anis et d'aquarelle


L.M, Montréal, 28 août 2012

Commentaires

  1. Quand ce sera la saison, je mettrai de la lavande dans notre jardin... Son parfum me transporte dans mes souvenirs d'enfance.

    Emue de lire tes mots.

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